Comment je suis entré dans un célèbre palace parisien?

palace parisien

L'idée 

En décembre dernier, lors d’un séjour à Paris, je me suis réveillé un matin avec l’idée d’aller présenter les Pains d’épice Délicassie à tous les Palaces parisiens.
Je n’aime pas faire du démarchage commercial.

L'angoisse...

Je n’aurais aucun problème à me rendre à un rendez-vous avec le président de la république à l’Elysée si le rendez-vous est convenu et planifié, mais la simple idée de prendre le téléphone pour me présenter, et prendre un rendez-vous m’effraie. C’est assez paradoxal. Tête brûlée, mais timide.
Vous imaginez bien au combien plus effrayé je suis lorsqu’il s’agit de faire du porte à porte.
J’avais donc décidé ce matin là, de me faire violence, et de frapper aux portes, ou plutôt de saluer les valets qui m’ouvriraient les portes des plus grands restaurants et palaces de Paris.
Je dresse une liste rapide sur un carnet des plus grands établissements. Après quelques vérifications afin d'établir un itinéraire logique, je me rends sur les Champs Elysée.

Maintenant, action !

Je mets le cap sur un premier restaurant, dans lequel un ancien président avait célébré sa victoire.
Je reste persuadé que la meilleur façon de se présenter pour ce genre d’exercice, est d’être à l’aise, et donc le plus naturel possible.
Comme cela passe aussi par la tenue vestimentaire, j’avais décidé ce matin là, de partir habillé comme d’habitude, avec un jean, des bottines, (on est au mois de décembre), une chemise surmontée d’un pull, et ma veste de ville couleur kaki.
Descendant du taxi, armé de mon sac à dos noir, plein d’échantillons, et de quelques flyers, je prends une grande respiration, et me dis "C’est parti!".

Le dialogue

"Bonjour monsieur, c’est pour le petit déjeuner?"
"Non du tout, je suis fabricant de pain d’épice, et je viens présenter mes produits au chef".
"Ah monsieur je suis désolé, nous n’avons pas le temps pour ce genre de démarchage, bonne journée".
Je ressors donc comme je suis entré, un peu déboussolé, mais ce n’est que le premier de la liste, et pas le plus prestigieux. J’avais justement décidé de débuter avec celui ci, pour me faire la main, puis ajuster par la suite ce qui ne fonctionnait pas.

Quand ça ne veut pas...

Je me dirige alors vers le deuxième établissement, non loin du parc Monceau.
La marquise rouge transparente surplombant l’entrée du palace, avec en proue les initiales du palace surmontés d’une couronne, donne une impression de luminosité rougeâtre incroyable.
Je rentre et me dirige vers l’accueil, quand mon chemin croise celui de Carles, qui, en voyant mon air ébahi, m’interpelle: "En quoi puis-je vous aider monsieur?"

La réponse

Je réponds que je suis producteur de pain d’épice, et que je suis venu pour présenter mes produits. Il est surpris, et s’éloigne en me demandant de patienter, quelques instants.
Il revient, et m'informe que leur politique d’achats ne permet pas que les fournisseurs se présentent spontanément. Il est bien désolé, et après une multitude d'excuses, il m'accompagne vers la sortie.

… Ça ne veut pas...

J’hésite alors à abandonner, mais dans un élan d’espoir, je décide tout de même de continuer. Je suis de nature assez tenace.
Mais je sens que je lâche progressivement prise, j’abandonne le taxi, et je loue donc une trottinette électrique direction Place Vendôme.
Lorsqu’on est poussé dans nos retranchements, notre corps nous apprend à ressentir de la douleur physique pour nous pousser à arrêter.

Et boum !

C’est donc littéralement avec la boule au ventre que je rentre dans le troisième établissement, aidé et poussé par une grande respiration.
Je ressors presque aussitôt. Une pensée me traverse l’esprit: peut-être que les palaces parisiens se sont passé le mot...
J’entre dans le quatrième, encore plus prestigieux. Si je ne me laisse pas impressionné par le standing de l’établissement, la multitude de personnes présentes dans le lobby m’oppresse, et me décourage d’attendre. Je sors fi-ça.

… Mais alors, vraiment pas.

Il me reste un dernier palace à voir dans ma liste, que j’ai envie de tronquer.
Je suis sur le point d'ouvrir l’application pour réserver une trottinette pour rentrer, quand j’entends ma petite voix me souffler "Tu es là. Alors fais ce que tu as à faire, et n’aies pas de regrets".
C’est à mes yeux, le palace le plus prestigieux de tous, j’avais gardé le meilleur pour la fin. Un ami qui se reconnaîtra, a travaillé pendant quelques années dans cette belle maison et m’avait glissé quelques informations logistiques utiles.
J’approche alors de l’entrée, toujours mon sac au dos, et un flyer à la main. Un voiturier me fait face, on se regarde, il sourit. Je perçois dans son sourire un "essaie toujours de rentrer, mais tu verras, ce n’est pas ta place".

On s'en va !

Je fais alors demi tour, et décide de marcher un peu. Au détour d’une intersection, je tombe sur la rue ou se trouve l’entrée du personnel. Je me dis que le destin est peut-être en train de changer. Je joue ma dernière cartouche, et m’engouffre dans la rue. Arrivé à l’entrée, je pousse la porte. Je suis retenu par une gardienne de sécurité. "Vous avez un laissé-passer?" Je réponds non, et je fais demi-tour.
Échouer si près du but, après tant d’efforts est cruel. Je reprends ma route, pour aller jusqu’au bout de la rue, toujours mon flyer à la main.

Puis on apprend...

Là, je lâche prise complètement, je me dit qu’effectivement, les gens avaient raison ce n’est pas possible de présenter ses produits comme ça dans les palaces parisiens. Je me laisse alors porté, pour vagabonder dans les rues parisiennes.
Sans que je m’en rende compte, c’est à ce moment précis que la magie opère.

Vous avez dit magie?

Non loin, mon regard croise alors celui de ce type, adossé à un échafaudage, fumant une cigarette. On se regarde, il m’a l’air sympathique, sans trop le décider, je lui adresse la parole: "tu travailles dans ce palace?" Il fait bouger sa veste, laissant apparaître l’enseigne de l’établissement. Tentant le tout pour le tout, je lui demande s’il peut donner mon flyer au chef pâtissier de ma part. Il me demande si le chef est au courant, je réponds que je lui enverrai un message… (!). Il me répond que si le chef est déjà informé, je n’ai qu’à le suivre pour lui donner moi même en main propre.

C’est la providence, comme dit mamie!

Je ne pose aucune question, je le suis.
On se retrouve à nouveau devant la gardienne de sécurité qui me bloque à nouveau, mon guide improvisé lui répond "Mais enfin, laissez-le passer il est avec moi ! J’emmène monsieur, qui a rendez-vous avec le chef pâtissier!"
Nous passons. En route, il me demande alors ce que je fais à Paris, et m’explique qu’il est boulanger depuis quelques mois. Il adore son travail, et me décrit une ambiance conviviale et chaleureuse. Cela fait plaisir de voir quelqu’un épanoui dans sa vie professionnelle.
Trois enjambées et un escalier plus tard, me voici dans les cuisines du palace.
Mon guide me demande alors de patienter quelques minutes, le temps qu’il m’envoie le chef pâtissier.

Incroyable, non ?

Quelques instants plus tard, avant qu’il n'ait été prévenu, je me retrouve face à ce grand gaillard.
"Vous cherchez quelque chose? Comment êtes-vous rentré ici?" Je commence à m'expliquer brièvement, il me coupe : "Je n’ai pas le temps, j’ai un shooting, voyez ça avec mon second".
J’interpelle alors un commis et lui demande d’aller chercher le second.
Le second, très sympathique, se présente à moi. J’explique mon parcours et ma démarche en balbutiant quelques mots.
Elle me demande de laisser des échantillons. Je refuse poliment, en expliquant que je suis juste venu me présenter, et que je souhaite organiser une vraie dégustation avec le chef, après les fêtes.

On ne lâche rien.

Je prends soin de noter ses coordonnées, après que nous nous soyons mis d'accord sur les modalités logistiques de ma venue prochaine pour la dégustation, je quitte les lieux en sortant par où je suis rentré.
Je sors donc et me retrouve dans la rue.
A ce moment, j’ai un flash, je m’aperçois que je n’ai pas pu remercier mon guide du jour, qui m’a permis de rentrer. Puis je songe que le destin laissera nos chemins se croiser à nouveau plus tard, et je saurai alors le remercier.
Je décide alors de marcher quelques dizaines de mètres, le temps que la pression retombe. Je bouillonne d’excitation. J’ai réussi à rentrer, j’ai les coordonnées, et je vais pouvoir prendre rendez-vous.

La leçon

Je pense encore. J’ai un sentiment très étrange, comme l’impression que je n’ai pas agi comme j’avais prévu le faire. Et bam! Première leçon de vie, le résultat est là, parce que c’est ce que j’ai souhaité, depuis le début. Mais le moyen d’y parvenir, je n’aurais pas imaginé une seconde que cela se ferait de cette façon. Rien ne s’est donc passé comme prévu.

Quand je pousse l’analyse plus finement, je fais un deuxième constat.

Lorsque je n’aime pas quelque chose, et que je me force à le faire, bien que je n’en ai pas envie, comme du démarchage commercial, cela ne fonctionne pas. Ce n’est pas dans l’inconfort, dans la douleur ni dans l'effort que je rencontre le succès. En revanche, lorsque je lâche prise, dans le relâchement, dans la légèreté, je me sens bien. Et alors, tout s’aligne comme par magie, on arrive là où on veut être, et c’est ça l’essentiel.

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